Depuis plusieurs saisons, la prolifération d’équipes estampillées du sceau de l’influence a clairement donné le la sur la direction que souhaite prendre le
League of Legends européen. Sur la scène française, dans le sillage de Solary puis de la Karmine Corp ont germé différentes initiatives, en LFL ou en Division 2, autour d’une pluralité de personnalités de l’internet tricolore. Certaines ont fleuri pour se faire une place dans l’élite nationale — Ici Japon Corp, Joblife ou Esprit Shônen par exemple. Beaucoup ont fané et se sont retirées, à l’image d’AEGIS, Team du Sud ou Gentle Mates. Le phénomène est tel que sur les huit équipes qualifiées pour la LFL 2026 à l’issue du précédent exercice, six sont portées par des streamers ou des YouTubers.
Jusqu’ici Webedia, l’organisateur de la ligue, avait été un acteur de l’ombre de cette dynamique, en validant les dossiers successifs arrivés sur la table de ses décideurs lorsque des slots se libéraient en LFL ou dans son antichambre. Mais début décembre, ce “virage” de l’influence tous risques a été formellement acté et assumé par la régie publicitaire. Pour lancer 2026, Webedia a souhaité innover avec un format qui ressuscite l’esprit de la Coupe de France : le premier split de l’année
sera ainsi un Invitational, qui débutera le 21 janvier prochain et opposera sept équipes LFL, les huit équipes de Division 2 et des équipes Game Changers.
Deux slots à pourvoir
Sept équipes LFL seulement, cela constitue une véritable rupture avec l’histoire de la ligue, disputée à dix depuis 2021. Trois structures manquent en fait à l’appel : GameWard, Gentle Mates et Karmine Corp Blue. Si l’absence de KCB est temporaire puisque l’équipe s’est qualifiée pour le LEC Versus g
râce à sa victoire aux derniers EMEA Masters, les deux autres organisations ont quitté le navire fin 2025. Cette fois, Webedia a toutefois choisi de ne pas désigner de remplaçants pour ces deux équipes.
À la place et pour compléter le tableau de son nouveau produit, la société a décidé d’allouer les deux dernières places du LFL Invitational à des équipes “d’influenceurs”, sans club cette fois. Les slots vacants en LFL seront ainsi mis en jeu et pourvus pour le reste de la saison par les deux meilleures équipes hors LFL à l’issue de cette compétition. Selon nos informations, Webedia a fait ce choix pour deux raisons : tenter de juguler la baisse des audiences et faute d’équipes satisfaisantes pour le tournoi d’hiver. “Nous avions comme projet d’avoir un winter split qui célèbre l’écosystème esport français, il nous paraissait impossible d’imposer pour ce segment d’hiver les contraintes de la LFL aux équipes de divisions inférieures”, commente la ligue.
Un électron un peu trop libre
Comme l’avait révélé Sheep Esports avant que Webedia ne le confirme, les deux équipes d’influenceurs seront incarnées par Jean “
TraYton” Medzadourian et l’ancien joueur LEC Yasin “
Nisqy” Dinçer — selon nos sources, les OG’s de Pierre-Alexis “
Domingo” Bizot auraient également été envisagés. La décision n’a par ailleurs pas été imposée aux équipes, explique un représentant de l'Union française des clubs d'esport professionnels (UFCEP). “
Deux membres de l’union ont été pleinement intégrés dans les réflexions autour du format”, salue-t-il. “
Notre objectif est de soutenir la LFL et cela passe par notre intégration aux réflexions sur l’avenir de la ligue.”
Problème toutefois, ces deux équipes arrivent en électrons libres dans un écosystème structuré de longue date. Exemptes de certaines obligations, la nature de ces équipes comme leur futur possible dans le championnat interroge. “L’UFCEP, les clubs et Webedia étaient alignés sur la thèse du format Winter, détaille l’Union. Dans l’exécution, nous reconnaissons deux problématiques qui se posent : l’équité sportive et l’application d’un règlement commun à toutes et tous les participants de la ligue."
Et pour cause, contrairement aux autres structures, les équipes de TraYton, French Flair, et de Nisqy, ZYB, ne sont pas tenues de contractualiser leurs joueurs, s’affranchissant des contraintes administratives et juridiques associées. Une singularité admise pour le winter qui ne pourrait d’ailleurs pas perdurer en cas de qualification pour le Spring et le Summer. En effet, selon le règlement de la LFL, dont l’application au LFL Invitational reste floue, “les membres de l’équipe sont tenus d’avoir un contrat de service”. Cette règle obligerait FF et ZYB à contractualiser leurs joueurs et donc à engager des démarches administratives considérables. Selon l’organisateur, “des discussions auront lieu avec les équipes qualifiées pour les inscrire dans les mêmes règles que les équipes ayant un droit de participation.”
“La construction administrative du summer et du spring 2026 est encore en cours”
Une qualification impliquerait aussi une autre contrainte à laquelle les deux équipes se soustraient cet hiver : le versement d’une rémunération ou d’une contrepartie contractuelle. Pour la première fois de l’histoire de la ligue, et même si la LFL n’impose pas de salaire minimum, des rosters joueront en effet gratuitement cet hiver, ce qui contrevient aux règles actuelles. Le rulebook de LFL indique en effet que “pour tout accord contractuel […], le contrat doit respecter et être régi par les lois locales applicables."
Or, selon l’article L1221-1 du Code du travail français, “le contrat de travail est une convention par laquelle une personne s’engage à travailler, moyennant rémunération, pour le compte et sous la direction d’une autre personne.” Webedia a pris en compte ces éléments, affirmant qu’il “s’agit bien de points à éclaircir et que la construction administrative du summer et du spring 2026 est encore en cours.”
Point faible, trop fort
Ce sont précisément ces particularités qui font craindre pour l’équité de la compétition. Car si le projet sportif de Nisqy s’inscrit dans une démarche clairement orientée divertissement — particulièrement
au poste de support… —, TraYton a pour sa part
réuni des profils taillés pour le Tier 1, laissés à l’écart durant cette offseason. Avec une ambition : permettre à ses joueurs de prouver qu’ils ont bien leur place au plus haut niveau. L’équipe fera ainsi figure d’épouvantail et comptera parmi les favoris pour se qualifier en LFL.
Un statut radicalement différent de ce qui avait été vendu aux autres organisations, qui ont validé ce changement sans que la possibilité d’une telle compétitivité soit évoquée. Pour rappel, le LFL Invitational
s’ouvrira par une phase de groupes comptant cinq groupes de quatre équipes, avec deux places pour le tour suivant. Les équipes redoutent ainsi de se retrouver dans une poule avec deux structures LFL et French Flair. En cas de contre-performance, sans filet de sécurité, la compétition pourrait se finir dès janvier et ne pas reprendre avant avril pour une organisation LFL, ce qui laisse entrevoir un potentiel danger vis-à-vis des engagements marketing, notamment les sponsors, très souvent première source de revenus des clubs.
Alors, comment cette situation est-elle devenue possible ? Dans les faits, le coût réel du roster constitué par TraYton aurait été hors cadre pour n’importe quelle équipe ERL. Mais, fait rare dans l’esport, les joueurs qui ont rejoint FF ont surtout souscrit à un projet dans lequel leur intérêt n’est pas pécuniaire. Si les autres équipes de la ligue peuvent proposer des avantages tels que de l’encadrement technique ou des locaux, l’argent reste en effet le nerf de la guerre pour l’ensemble des structures. Mais pas cette fois, donc. “Si j’ai pu réunir ces joueurs, c’est qu’ils voulaient jouer ensemble et que des équipes de LEC n’ont pas pris des joueurs qui devraient y être”, estime d’ailleurs TraYton.
Teton al-Gaib
Mais une question se pose : une autre équipe aurait-elle pu tenter de réunir sous sa bannière les Avengers sans le moindre coût ? “Dans mon cas j’ai un branding LEC, une image de joueur LEC à tenir et certaines équipes de LFL peuvent impacter négativement mon image”, balaye un joueur de French Flair. “Je préfère stream pour compenser la perte de salaire et garder ma réputation intacte plutôt qu’on dise de moi que je ne suis qu’un joueur d’ERL.”
Autrement dit, French Flair est une anomalie orbitant autour de la figure fédératrice du streamer. Ce pari ne tient probablement qu’à la volonté de ses acteurs de jouer à la fois ensemble et pour un projet atypique, hors des sentiers battus. “L’opportunité est aussi et surtout intéressante de par son timing”, souligne l'UFCEP, qui rappelle l’exemple de Los Ratones, mais aussi que ce roster a été construit tardivement, avec des “indésirables” que personne n’attendait sur la touche.
À cet égard, difficile pour les autres clubs ancrés de longue date dans la ligue de rivaliser. Les structures sondées sont certes conscientes de la situation critique du viewership, en baisse de plus d’un tiers en 2025, s’inscrivant dans une tendance globale de l’esport et de Twitch (-25% en 2025) et admettent l’apport potentiel des équipes d’influenceurs pour la monétisation de la ligue. Mais cette situation fait tout de même grincer des dents : “Nous investissons des centaines de milliers d’euros par an depuis des années, nous jouons avec les règles imposées, mais ça change la donne si ce n’est pas le cas pour toutes les équipes”, confie le représentant d’une équipe. “Revoir notre présence dans la ligue n’est pas exclu”, avance un autre.
Quel partage des revenus ?
À ce stade, les clubs estiment avoir été partiellement écoutés : “L’UFCEP reconnaît avoir été entendue et considérée par l’organisateur sur les réflexions liées à l’équivalence du traitement sur le plan réglementaire, mais pas sur les potentielles sorties précoces du tournoi pour des équipes LFL.” Et les tensions risquent encore de se cristalliser sur la suite des évènements, en cas de qualification de FF pour le reste de la saison. Selon nos informations, TraYton se dit prêt à poursuivre l’aventure pour le Spring et le Summer en cas de victoire, dans la mesure où son équipe souhaite poursuivre et que la ligue l’intègre pleinement… y compris au revenu sharing : un montant de quelques dizaines de milliers d’euros par équipe, versé proportionnellement à leur apport dans la ligue (viewers, engagement).
Un sujet qui pourrait s’avérer litigieux puisque les équipes pourraient théoriquement se retrouver sevrées d’une partie de leurs revenus, alors même qu’elles assument des coûts que n’assume pas, pour l’instant, l’équipe du streamer. Selon nos sources, Webedia a toutefois déjà pris les devants. L’organisateur prévoit bien d’intégrer potentiellement deux nouvelles équipes au revenu sharing en cas de qualification en LFL et donc de répondre à la demande de TraYton, mais a dans le même temps assuré aux clubs le 3 décembre dernier lors de la “Conférence Owner” que ceux-ci conserveraient leur part historique. Webedia compte donc faire gonfler le montant du revenu sharing pour satisfaire toutes les parties.
“Je ne pense pas que toutes les équipes soient satisfaites du résultat mais la possibilité d’être impliquées dans la construction du format d’une ligue qui ne nous appartient pas, c’est déjà bien au regard de ce qui se fait dans l’esport avec d’autres éditeurs ou organisateurs,” résume l’UFCEP. Si les interrogations sur cette première année sont déjà multiples, les questions fusent aussi pour savoir à quoi ressemblera l’avenir à moyen terme avec la potentielle instauration de règles dédiées à la présence de ces équipes, un salaire plancher ou des obligations contractuelles appliquées à tous. Le tout dans un contexte de grande incertitude et de rumeurs insistantes sur de potentiels grands chamboulements pour les ERL en 2027. À cet égard, la ligue se veut rassurante : “Nous n’allons pas casser l’écosystème LFL ni changer les règles du jeu, nous essayons de nous adapter à une nouvelle réalité économique en y intégrant de nouveaux acteurs.”
En apprentissage
Encore balbutiant, ce système doit en tout cas être apprivoisé. Par les fans, les joueurs, les structures, mais aussi par Webedia eux-mêmes. En plus des questions contractuelles en suspens auxquelles les clubs sont dans l’attente de réponse, un petit couac a fait l’actualité début décembre. L’organisateur de la ligue a en effet validé le roster de TraYton alors que celui-ci contrevenait à une règle du rulebook des ERL.
L’effectif comprenait plus de deux “vétérans” (un joueur ayant joué plus de 50 % des matchs lors de trois des cinq derniers splits dans le Tier 1) dans son équipe, ce qui n’est pas autorisé dans le règlement.
L’incohérence exposée sur la place publique et remontée auprès de Webedia par les équipes, l’organisation a, selon nos sources, d’abord affirmé que la règle en question ne concernait que les EMEA Masters et donc pas la LFL. Finalement, TraYton a révélé qu’il allait bel et bien être contraint d’ajuster son roster et que Bwipo ferait les frais de ce changement principalement dû à l’application des règles de la région EMEA à la ligue française. L’inclusion de ces équipes se fait donc encore à tâtons, et ce nouveau paradigme semble susciter autant d’enthousiasme chez certains que d’inquiétude chez d’autres.
Crédit Photo de Une : Riot Games