Dans un paysage numérique de plus en plus polarisé, l'esport n'a pas échappé à la montée du harcèlement, des
discriminations et des discours de haine sur les réseaux sociaux. Les femmes font depuis longtemps face à de nombreux obstacles dans un milieu régulièrement critiqué pour ses attitudes misogynes, mais ces dernières années ont également vu se développer une hostilité croissante à l'encontre d'autres groupes et communautés.
Qu'il s'agisse d'homophobie, de
transphobie, de racisme ou d'autres formes de harcèlement ciblé, les attaques en ligne ont pris de nouvelles formes et visent désormais un éventail toujours plus large de personnes. Une évolution qui soulève des questions sur la manière dont l'industrie répond à ces problématiques et sur les mesures qui peuvent encore être mises en place afin de garantir un environnement plus sûr pour les joueurs et les communautés.
Dans une interview exclusive accordée à
Sheep Esports, l'ancien joueur de LEC et midlaner professionnel
ouvertement gay est revenu sur la récente vague de harcèlement observée sur les réseaux sociaux,
notamment à l'encontre d'équipes comme SK Avarosa, une situation qui n'est pas sans rappeler les incidents
ayant touché Solary Académie en 2025. Au-delà de cette discussion autour du harcèlement en ligne, Eika est également revenu sur sa carrière, sa récente pause compétitive et les perspectives qui s'offrent à lui pour la suite.
Comment vas-tu et comment vis-tu cette période de break ?
Jérémy "Eika" Valdenaire : “Globalement ça va plutôt bien, on ne va pas se mentir.
Je ne m’en rendais pas forcément compte, mais j’ai joué pendant dix ans non-stop sans vraiment de pause, et au final je pense que j’avais besoin d’un break. Pas forcément pour “reprendre de l’énergie”, mais surtout pour me recentrer mentalement. Donc clairement, ça va bien. J’aurais pu jouer au Winter, mais avec du recul, je pense même que c’était une très bonne chose de prendre du temps pour moi.
Et là, potentiellement pour le Summer, je vais peut-être avoir la chance de faire un comeback. Petit leak dans l’interview, mais c’est possible que je revienne, que ce soit en tant que joueur ou même coach — idéalement joueur.
Tu dis que cette pause t’a fait du bien avec du recul. Concrètement, en quoi ça t’a aidé ?
Eika: En vrai, ça m’a permis de prendre beaucoup de recul sur mes expériences passées. Parce que l’esport, c’est assez particulier : on est sur des saisons intense, quand même assez longues et surtout, elles ne se ressemblent jamais. Il faut constamment s’adapter chaque année.
Donc oui, clairement, ça m’a fait beaucoup de bien de prendre du recul. Et surtout mentalement, je pense que j’en avais besoin. Avant, ces dix dernières années, j’étais vraiment dans le travail en permanence. Je pensais tout le temps à ça, je ne m’autorisais pas forcément à prendre du temps pour moi ou de vacances.
Maintenant, je fais beaucoup plus d’activités. Je sors un peu plus, je vais à la piscine… je fais des choses que j’avais envie de faire depuis longtemps mais que je ne faisais pas avant. Même si je joue un peu moins en solo queue, ça me fait du bien. Je me sens simplement beaucoup plus heureux.
Avec ton expérience, est-ce que tu penses que les jeunes joueurs ont parfois tendance à trop s’investir dans l’esport au détriment du reste ?
Eika: Je pense que oui. Après, si tu m’avais posé la question il y a dix ans, j’étais exactement ce genre de joueur : je jouais énormément, je mangeais un peu n’importe comment et je ne faisais pas forcément attention à tout ce qui se passait autour.
Quand tu es jeune, tu es en plein dans ton rêve. Tu es payé pour faire ce que tu aimes, donc c’est compliqué de prendre du recul. Et puis il y a aussi une pression qui peut venir des coéquipiers ou des équipes, avec cette idée qu’il faut toujours être au top, sinon tu peux être remplacé très rapidement.

“L’esport va vite. Il suffit parfois d’une mauvaise saison pour ne plus avoir d’offres et rapidement disparaître des radars.”

Moi, j’ai la chance d’être là depuis longtemps et d’avoir construit un nom sur la scène. Même si je ne joue pas pendant un moment, je sais que les recruteurs penseront encore à moi. Mais quand tu es jeune, tu n’as pas forcément ce privilège.
Du coup, tu as l’impression d’être obligé de te montrer en permanence, de jouer énormément en solo queue et de toujours donner plus. Je pense que c’est là qu’il y a un aspect un peu malsain : cette envie constante d’en faire toujours davantage.
Contrairement à beaucoup de sports traditionnels, nous n’avons pas vraiment de limite physique immédiate qui nous force à nous arrêter. Tu peux jouer toute la journée et te dire que c’est normal. Alors qu’en réalité, ce n’est pas forcément le cas.
Tu vas bientôt fêter tes 30 ans. Comment tu abordes ce cap, à la fois personnellement et par rapport à ta carrière ?
Eika: L’aspect qui fait “le plus peur”, c’est surtout que tu sais que tu es, en quelques sorte, sur le déclin. Évidemment, je ne vais pas jouer encore quinze ans, donc tu sais que tu es davantage sur une pente descendante que sur une phase de progression. Mais ce qui m’inquiète le plus, ce n’est pas vraiment ma carrière de joueur, c’est plutôt l’après.
Heureusement, en tant que joueur, j’ai l’impression d’avoir développé d’autres qualités au fil des années, aussi bien en tant que personne qu’en tant que compétiteur. C’est d’ailleurs ce que je trouve formidable avec League of Legends : tu peux toujours progresser, que ce soit dans le jeu ou sur l’aspect humain. Le jeu se renouvelle constamment, donc il y a toujours quelque chose à apprendre.

“Honnêtement, je ne ressens pas du tout mon âge en termes de performances.”

Mes priorités ont peut-être évolué et j’ai davantage compris l’importance du bien-être personnel, mais je ne sens pas de limite particulière. Tu as parfois envie de consacrer du temps à d’autres choses. Or, notre métier reste très exigeant : tu joues six jours sur sept, tu as peu de vacances et tu évolues dans un environnement extrêmement compétitif et donc assez stressant. Sur le long terme, ça peut être très fatigant.
Le passage à trois splits et la multiplication des compétitions ont considérablement alourdi le calendrier ERL. Pour toi qui as connu les anciens formats, est-ce que ce rythme n’est pas devenu excessif, surtout en ERL où les joueurs doivent investir énormément de temps sans toujours être rémunérés à la hauteur de cet engagement ?
Eika: Quand tu es joueur professionnel, avoir trop de pauses peut aussi devenir un peu frustrant. Mais cette année, par exemple, les meilleures équipes de LFL jouent énormément. J’ai l’impression qu’elles disputent des matchs importants quasiment toutes les semaines depuis janvier. Sur huit mois, ça représente un rythme vraiment très lourd, avec finalement assez peu de vraies coupures. Honnêtement, ça ne me surprendrait pas du tout qu’à la fin de l’année elles aient disputé plus de parties que la majorité des équipes LEC.
Malgré tout, je pense que les joueurs préfèrent généralement jouer. Moi, c’est un peu pareil. Si tu fais un tournoi puis que tu as deux mois de pause derrière, c’est ennuyant. Tu peux prendre des vacances, bien sûr, mais tu as aussi parfois l’impression de ne pas faire grand-chose. Les compétitions apportent toujours une forme de gratification, donc je pense qu’il faut surtout trouver un bon équilibre entre les deux. J’ai le sentiment que Riot cherche encore la bonne formule.
Tu évoquais un possible retour à la compétition, mais aussi des opportunités dans un coaching staff. Que penserais-tu d’une transition vers un rôle de coach ?
Eika: L’esport reste un milieu qui évolue énormément. En termes de sécurité financière, ce n’est pas forcément le secteur le plus rassurant. Le coaching, c’est une chose à laquelle j’ai déjà réfléchi longement. Je ne sais pas encore si c’est quelque chose qui me plairait à plein temps.
Depuis un mois, j’ai créé
un Discord et j’ai coaché une vingtaine de personnes individuellement. C’est quelque chose que j’ai finalement beaucoup apprécié. J’ai eu l’impression d’aider les gens, et c’est assez gratifiant quand ils reviennent me dire qu’ils sont passés de Gold à Platine ou Émeraude grâce à certains conseils.
Par contre, je pense que ce qui me plaît le plus, c’est vraiment le travail en one-on-one. Je ne sais pas si je me vois forcément être head coach d’une équipe compétitive. Je pense que j’en aurais les capacités, mais je ne suis pas certain que ce soit ce qui me correspondrait le mieux. En revanche, un rôle plus spécialisé, par exemple auprès des solo laners ou des midlaners, ça pourrait beaucoup plus me plaire.
Après, j’aime faire beaucoup de choses, mais l’esport reste ce qui me passionne le plus et ce dans quoi j’ai passé la majeure partie de ma vie. Je ne me projette pas forcément très loin et j’essaie plutôt d’avancer au jour le jour.
Évidemment, je réfléchis à la suite. Il y a plusieurs directions que je pourrais prendre, mais il faudra voir ce qui me plaît réellement. Parce que quand tu vis de ta passion depuis dix ans, l’idée qu’un jour tout puisse s’arrêter et que tu doives te réinventer dans un métier qui ne te passionnera peut-être pas autant, c’est forcément une réflexion un peu particulière.
Depuis ton coming out fin 2023, tu es devenu une figure pour la communauté LGBTQIA+ dans l’esport, notamment en prenant la parole sur plusieurs sujets. Ressens-tu une certaine responsabilité vis-à-vis de cela, et est-ce un aspect auquel tu avais réfléchi à l’époque ?
Eika: Je ne sais pas si c’est particulièrement important pour moi d’avoir cette image de porte-drapeau. En revanche, quand j’ai décidé de faire mon coming out publiquement, c’était forcément une chose à laquelle j’ai réfléchi.

“Je savais que ça allait avoir un impact.”

Et si j’ai choisi de le faire publiquement, ce n’était pas pour devenir un porte-parole, mais plutôt pour montrer qu’il y avait quelqu’un dans la scène qui pouvait en parler ouvertement, qui était là, qui assumait qui il était et qui n’avait pas peur de s’exprimer sur ces sujets.
Au final, je pense que c’était surtout ça mon objectif : apporter un peu de visibilité et montrer que c’est possible d’en parler naturellement.
Depuis quelques années, on observe sur les réseaux sociaux une montée notamment de l’intolérance, de l’homophobie et de la transphobie. Tu avais évoqué la normalisation de propos haineux comme l’une des raisons t’ayant poussé à faire ton coming out. Comment tu vis cette ambiance aujourd’hui, que beaucoup jugent de plus en plus problématique dans l’esport ?
Eika: Le problème, c’est surtout que tout dans l’esport passe par les réseaux sociaux. Ceux-ci étant accessibles à tout le monde — ce qui est normal — peuvent alors attirer beaucoup de haine, y compris de personnes qui ne font même pas partie de l’écosystème. Du coup, tu peux devenir une cible très facilement. Il suffit qu’une personnalité publique d’un courant haineux quote-retweet ou parle de toi, et derrière ça peut entraîner énormément de monde.
Tu as un effet de groupe : les gens se sentent plus légitimes à faire pareil parce qu’ils voient d’autres le faire. Et ça crée un cercle vicieux, une forme de harcèlement collectif.
Pour moi, c’est quelque chose d’assez difficile à comprendre. J’ai même du mal à trouver les mots, parce que je trouve ça tellement extrême.

“Je ne comprends pas comment on peut être aussi… bête, aussi intolérant.”

Les gens se mêlent de sujets qu’ils ne connaissent pas, sur lesquels ils n’ont aucune information, et pensent simplement pouvoir donner leur avis, ramener d’autres personnes, et au final ça ne fait que répandre de la haine. C’est parfois fatigant, mais avant tout, c’est surtout triste.
Est-ce que tu penses qu’il existe aujourd’hui des solutions concrètes pour lutter contre cette montée de l’intolérance et de la haine dans l’esport et sur les réseaux ?
Eika: C’est un peu la question à 1 000 000 d’euros, parce que c’est quelque chose de très compliqué à régler. Ce sont des problèmes qui surviennent dans l’esport, comme dans le sport, ou même dans la vie en général. À la base, c’est surtout une question d’éducation et de savoir-vivre. Franchement, il n’y a pas de solution miracle.
Mais je pense qu’il faut en parler, ne pas invisibiliser les choses. Quand il y a des problèmes, il faut que les gens de la scène puissent s’exprimer, qu’ils soient soutenus, et qu’on reste unis.

“Le plus important, c’est de ne pas se diviser.”

Les gens de l’extérieur nous attaquent déjà de base, donc si en plus on commence à s’attaquer entre nous, ça ne fonctionne pas. Donc oui, il faut en parler, ne pas laisser passer les choses. Que ce soit pour la misogynie, l’homophobie, la transphobie, le racisme… tout ce qui touche à la haine de l’autre.
Est-ce que tu penses que les organisations, les équipes et les organisateurs de tournois ont un rôle à jouer dans la lutte contre ces problématiques, et est-ce qu’ils en font aujourd’hui assez selon toi ?
Eika: Oui et non. Au final, changer l’icône de ta boîte pendant en mois et rajouter un arc-en-ciel, ça ne change pas grand chose. En plus, aujourd’hui les organisations ne font même plus semblant — elles ont complètement arrêté.
Mais je pense que les personnes derrière ces équipes subissent les courants actuels. Ces entreprises ont peur d’un retour de bâton. Si jamais elles montrent un soutien, elles savent qu’elles peuvent se faire attaquer derrière. Je trouve ça triste, parce que ça montre quand même que la situation est grave actuellement.

“Si on laisse la haine dicter nos choix, on va droit dans le mur.”

Tu penses que la toxicité sur les réseaux et dans la scène peut affecter des joueurs, au point de les démotiver ou même de les freiner dans leur envie de se lancer dans l’esport ?
Eika: Globalement, je pense que si tu aimes l’esport et que tu veux devenir joueur, tu vas quand même jouer. Par contre, je pense que ton premier réflexe en tant que joueur, ça va être de te cacher. C’est triste à dire, mais c’est la réalité. Tu sais très bien que tu peux te prendre des torrents de haine pour absolument rien.
Donc oui, ça peut être un facteur de démotivation, c’est sûr. C’est certain qu’il y a des joueurs qui ne sont pas out qui subissent ça en silence. Au final, c’est juste triste et horrible.
Avec ton expérience, quels conseils ou quels mots tu aurais pour des joueurs qui vivent ce genre de situations ou qui hésitent à s’assumer dans la scène esport ?
Eika: Ça dépend vraiment des personnes et de leur situation. On a tous des problématiques différentes.
Moi, j’étais arrivé à un moment de ma carrière où j’avais déjà un nom sur la scène. Donc je pense que les discriminations, je n’en aurais peut-être pas subi autant, parce qu’il y aurait eu un retour de flamme assez important pour les organisations ou les joueurs. Je pense que si tu es un peu moins connu, ça peut faire beaucoup plus peur.
Au final, le plus important, c’est d’être soi-même et de prendre le temps qu’il faut. S’accepter, c’est déjà un très gros pas. Et ce n’est pas forcément nécessaire de faire un coming out public. Si tu es à l’aise avec toi-même, c’est déjà énorme.
Après, en général, je suis quelqu’un d’assez positif, et je pense qu’il faut aussi faire confiance aux gens. Bien sûr, il faut rester prudent et savoir juger les situations, notamment dans les équipes, mais…

“… je pense que les gens peuvent parfois surprendre.”

Souvent, dans l’esport, beaucoup de personnes ne connaissent pas vraiment la communauté LGBTQIA+, ils ne sont pas forcément sensibilisés à celle-ci. Donc parfois, ce n’est pas forcément de la haine, mais plutôt de l’ignorance.
En parlant, on peut aussi faire évoluer les choses. Moi, par exemple, après mon coming out, on m’a souvent posé des questions dans mes équipes, justement parce que les gens n’étaient pas informés.
Un mot de la fin ?
Eika: Soyez gentils, soyez heureux, et je vous aime. Voilà.”